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L'inquiétante flambée des cours du blé

L'inquiétante flambée des cours du blé

La tonne de blé tendre à Paris a enregistré un nouveau record historique à près de 300 euros. La demande se maintient malgré les prix élevés. Et le phénomène climatique La Niña menace la récolte australienne, même si elle s'annonce record.

Par Étienne Goetz, journaliste Les Échos

 

Il y a des records dont on se passerait volontiers, en particulier ceux qui attisent la flambée des prix alimentaires. Sur le marché à terme de Paris, la tonne de blé meunier s'est envolée à 297 euros en clôture jeudi, du jamais vu. Même tendance sur le marché physique, où le plus haut historique de 2011 a été battu début novembre. Au port de Rouen, il fallait débourser 296 euros pour en obtenir une tonne. Ailleurs dans le monde, à Chicago ou autour de la mer Noire, la courbe des prix est, elle aussi, orientée à la hausse.

Cette inflation est le résultat d'une offre insuffisante. Après un été catastrophique du point de vue de la météo, la production des plus grands exportateurs au monde n'a pas été au rendez-vous. En Amérique du Nord, la chaleur a ravagé les champs de blé. En Europe, les intempéries au moment des moissons ont dégradé la qualité et les quantités des épis ramassés. En Russie - premier producteur mondial -, la météo a joué de si mauvais tours aux agriculteurs que Moscou envisage à nouveau de fixer des quotas d'exportations pour tout le premier semestre 2022, ainsi que de relever les taxes appliquées à ces volumes.

Demande dynamique

Côté demande, la consommation de blé ne montre en revanche aucun signe de faiblesse. Au contraire ! « Depuis trois ans, la demande mondiale de blé accélère et dépasse chaque année les prévisions. Cette tendance de fond est directement liée à la démographie mondiale », explique Sébastien Poncelet, directeur du développement chez Agritel. Il existe aussi des facteurs plus conjoncturels. En 2020, les récoltes de maïs ont été trop maigres pour satisfaire l'appétit de la Chine, en plein reconstitution de son cheptel porcin. De juillet à octobre, en attendant la récolte de maïs de l'année, les éleveurs se sont rabattus sur le blé. Enfin, la situation agricole dans les pays importateurs ajoute de la tension sur le marché des grains. « Les récoltes de blé en Afrique du Nord et au Moyen-Orient cet été ont aussi été très mauvaises, souligne Sébastien Poncelet, et ces pays achètent beaucoup plus que d'habitude. » 

Le prix des émeutes de la faim

Jusqu'où ira l'inflation des cours ? « Les prix vont rester orientés à la hausse jusqu'au rationnement de la demande », prédit l'expert d'Agritel. C'est possible pour le blé à destination du bétail : le maïs peut souvent s'y substituer. En revanche, difficile de changer le régime alimentaire d'une population du jour au lendemain et de faire abstraction de la croissance démographique.
Il faudra donc que le blé se renchérisse à des niveaux insupportables pour le porte-monnaie avant de voir la demande reculer comme en 2007-2008 ou en 2010. « Historiquement dans les années d'extrême tension, la demande de blé a diminué dans une zone de prix comprise entre 360 et 400 dollars la tonne FOB Rouen [prix à l'exportation hors frais de transport au port de Rouen, NDLR]. Au prix d'émeutes de la faim ! » avertit Sébastien Poncelet. Aujourd'hui, le blé FOB Rouen est à 330 dollars.
Les prix élevés pourraient également stimuler la production, ce qui contribuerait à détendre les cours. En 2007-2008, après la flambée, les rendements et les surfaces cultivées en blé avaient nettement augmenté. « Il n'est pas sûr que cela se reproduise », met en garde Sébastien Poncelet , notamment en raison de la remontée du prix des engrais.
Pour limiter le recours aux intrants, trop chers, les céréaliers pourraient en mettre moins ou se reporter vers les cultures moins gourmandes en azote comme l'orge de printemps ou les protéagineux qui n'en ont pas besoin. Ce risque est d'autant plus important que les autres cultures - colza, tournesol, soja - sont aussi très chères alors qu'en 2007, le blé s'était envolé tout seul. Par ailleurs, en Russie, avec le système de taxe à l'exportation proportionnelle aux cours mondiaux, les agriculteurs ne ressentent pas du tout la hausse des prix et n'ont aucun intérêt à cultiver davantage de blé.

La menace de La Niña

Dans l'immédiat, le marché a les yeux rivés sur l'hémisphère sud. Les récoltes en Australie et en Argentine s'annoncent record ou presque, avec respectivement 24,5 et 13,5 millions de tonnes, selon les prévisions de Rabobank. Ces quantités seraient toutefois insuffisantes pour compenser toutes les pertes. Il existe même de gros doutes sur la situation australienne, avec le phénomène climatique La Niña - un refroidissement des eaux du Pacifique - qui entraîne des pluies plus importantes que d'ordinaire. Trop de pluies, trop longtemps, au début des moissons pourraient encore ajouter de la tension sur les marchés. 

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