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La flambée des prix agricoles réveille le spectre d'une crise alimentaire

La flambée des prix agricoles réveille le spectre d'une crise alimentaire

Le cocktail est explosif : les prix des denrées s'envolent au moment où les revenus chutent partout dans le monde. Si on ne peut pas espérer de grandes moissons permettant d'apaiser les tensions sur les marchés, il existe toutefois des soupapes de sécurité.

Par Étienne Goetz, journaliste Les Echos

Et si le covid se doublait d'une crise alimentaire ? Depuis le début de la pandémie, cette peur revient régulièrement. Il faut reconnaître que tous les ingrédients sont réunis : d'un côté les matières premières agricoles s'envolent sur les marchés et de l'autre, les revenus des ménages s'effondrent. A Chicago, le boisseau de soja (entre 25 et 27 kg) se paie 16 dollars, du jamais vu depuis 2012; le maïs coûte 8 dollars, au plus haut depuis 2013. A Paris, la tonne de blé s'échange contre 227 euros. L'huile de palme, très consommée en Asie, n'a jamais été aussi chère depuis les années 1990

La hausse des cours pèse déjà sur le porte-monnaie des consommateurs : selon l'indice de l'organisation des Nations unies pour l'agriculture et l'alimentation (FAO), les prix des denrées alimentaires sont au plus haut depuis 2014. Dans ce contexte, il n'est pas étonnant que la FAO et le Programme alimentaire mondial, prix Nobel de la paix en 2020, multiplient les alertes. La vigilance est d'autant plus grande que la situation actuelle présente des ressemblances inquiétantes avec la très grave crise alimentaire de 2007-2008 : la flambée des prix au moment de la crise financière avait même provoqué des émeutes de la faim.

On dit toutefois que l'histoire ne se répète pas. Alors ne joue-t-on seulement à se faire peur ? « Les craintes sont fondées et il n'y a aucune place pour un accident climatique », avertit Sébastien Poncelet, directeur du développement chez Agritel. Les stocks mondiaux ont tendance à baisser, les récoltes n'ont pas toujours été au rendez-vous en raison du phénomène La Niña - un refroidissement des eaux du Pacifique - qui a provoqué des sécheresses aux États-Unis et en Amérique latine. Et la demande continue d'exploser avec la Chine qui achète tout ce qu'elle peut pour nourrir son cheptel de porcs en reconstitution. Bref, rien dans les fondamentaux de marchés ne plaide pour un apaisement des tensions sur les prix agricoles.

Les puissances agricoles émergentes menacées

En ce moment, le monde est suspendu au Brésil, acteur majeur du maïs grâce à la « Safrinha » en portugais , « la petite récolte qui arrive en deuxième », après le soja moissonné en février. « Au départ, c'était une culture d'opportunité, mais elle est devenue un pilier de la production mondiale de maïs bien que son rendement soit hasardeux », précise Sébastien Poncelet. Cette année la récolte de soja a été retardée de deux à trois semaines et les semis de maïs ont raté la fenêtre climatique idéale. À cela, il faut ajouter une sécheresse en avril. Déjà 10 % du potentiel de récolte est perdu, analyse Agritel, de quoi enflammer les marchés de grains sans amélioration rapide.

Les premières victimes d'une flambée des prix alimentaires, ce sont d'abord les ménages les plus pauvres, y compris dans les pays développés, car ils consacrent une part substantielle de leur budget à l'alimentation. Ensuite, ce sont les pays dépendants des importations qui vont payer le prix fort. Les pays d'Afrique du Nord et du Moyen-Orient, par exemple, représentent 4 % de la population mondiale, mais réalisent 30 % des achats de blé sur les marchés internationaux. La stabilité de la région dépend aussi des cours : quand la céréale avait atteint 277 euros la tonne en 2011, de nombreux dirigeants ont été renversées par les printemps arabes.

Les grandes puissances agricoles émergentes, Russie, Brésil et Argentine ne sont pas plus à l'abri de la flambée des cours. Cela leur permet de faire entrer des devises étrangères, mais ces pays sont entièrement connectées aux marchés mondiaux, du coup la hausse des prix agricoles se répercute immédiatement sur leur marché intérieur. L'inflation alimentaire y est d'autant plus forte que leurs devises sont en dévaluation quasi permanente. Il y a 10 ans, une tonne de blé coûtait 5.000 roubles en Russie, aujourd'hui, c'est 20.000 roubles ! Moscou a d'ailleurs déjà commencé à mettre en place des mesures pour calmer les prix du pain : quotas et taxes à l'exportation.

Abondance de riz

Il faut toutefois se garder de catastrophisme car il existe des soupapes de sécurité. « Sur le papier, il y a de la nourriture pour tout le monde, reconnaît Sébastien Poncelet, mais il faudra peut-être lever le pied sur les programmes de subvention pour les agrocarburants » loin d'être négligeables : 30 % du maïs américain est transformé en éthanol. Autre sécurité : certains pays ont des stocks importants qui pourraient, si on puise dedans, calmer les tensions sur le marché, c'est le cas de l'Inde pour le blé. Enfin, la nouvelle la plus rassurante vient du marché du riz, denrée de base pour près de 3 milliards d'individus dans le monde, notamment dans les pays pauvres. Bien qu'élevés, les prix ont tendance à refluer après de bonnes récoltes dans les trois principaux exportateurs que soit l'Inde, la Thaïlande et le Vietnam. Cette abondance est d'autant salutaire que le riz sert exclusivement à l'alimentation humaine.

 

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