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Comment l'agriculture s'adapte au dérèglement climatique ?

Comment l'agriculture s'adapte au dérèglement climatique ?

Face aux calamités climatiques, l'agriculture française doit se réformer en profondeur. Parmi les priorités : la recherche et développement, l'irrigation et l'assurance des récoltes. C'est la souveraineté alimentaire de la France et le rayonnement international de son agriculture qui sont en jeu.

Par Richard Hiault, journaliste Les Echos 

Ici, en plein été, les épis de blé d'une parcelle cultivée pataugent dans l'eau. La moisson est compromise. Les grains germent sur pied. Là, sur les coteaux de Bourgogne, les pieds de vignes offrent une vision désolante. Les grappes de raisins sont endommagées quand elles ne manquent pas tout simplement. Le gel, la grêle et les maladies comme le mildiou vont amputer, cette année, une grande partie des vendanges. Ailleurs, dans le Sud, ce sont les abricotiers et les pêchers, frappés aussi par un gel printanier tardif, qui ne donneront aucun fruit. Dans d'autres endroits, des prairies destinées au fourrage pour les animaux d'élevage jaunissent par manque d'eau… Quelle que soit la région de France, l'année 2021 rime avec catastrophe pour le monde agricole.

Dans ce paysage effrayant, les cultures céréalières limitent les dégâts. « La production de blé tendre devrait progresser de 26,4 % par rapport à l'an passé. En blé dur, on atteindra 36 % de hausse et les volumes d'orge devraient croître de 27 % », rassure Thierry Pouch, chef économiste aux chambres d'agriculture. Certes. Mais, la qualité n'est pas au rendez-vous. Au printemps, la moisson promettait pourtant d'être splendide. « Avec les mauvaises conditions climatiques de l'été que nous avons subies, le taux d'humidité des céréales est trop élevé. Une partie de cette production devra être consacrée à l'alimentation animale et non pas à l'industrie agroalimentaire », ajoute-t-il.

Côté fruits, c'est une hécatombe. « La production de pêche est au plus bas depuis 1975. Celle des abricots est la plus faible depuis 42 ans. Rien qu'en région Provence-Alpes-Côte d'Azur (PACA), la production est amputée de plus de 50 %. Quant aux pommes, que ce soit la Grany Smith ou la Gala, la récolte sera en très net repli », constate encore l'économiste. Dans la vallée du Rhône, les abricots ont été détruits à 50 % ou 70 %, parfois totalement. En Occitanie, une région pourtant plus épargnée, 56 % des poires sont perdues, 26 % des cerises, 22 % des pêches et des abricots et 18 % des pommes.

Côté viticulture, les chiffres affolent les compteurs. Selon les estimations du ministère de l'Agriculture établies début septembre, la production viticole sera inférieure de près de 30 % à celle de 2020. « Elle se confirme historiquement basse, inférieure à celles de 1991 et de 2017, affectées elles aussi par un gel sévère au printemps. Le rendement serait proche de celui de 1977, année où la récolte viticole avait été réduite par un gel destructeur et des précipitations estivales », souligne le ministère.

Pour Sébastien Windsor, le président des chambres d'agriculture, « il va falloir s'habituer à ce que des phénomènes climatiques, exceptionnels dans le passé, deviennent de plus en plus fréquents. Des événements climatiques que l'on pouvait observer une fois dans le siècle vont se répéter une à deux fois par décennie. La situation devient insoutenable ». Le dérèglement climatique pousse le monde agricole français à prendre le taureau par les cornes. Et le temps presse.

L'irrigation en retard

Si l'été a été très arrosé et peu ensoleillé, Météo France rappelle que ce « répit » n'infirme pas la tendance globale au réchauffement climatique. C'est tout l'enjeu du Varenne agricole de l'eau et de l'adaptation au changement climatique lancé à la fin du mois de mai par le ministre de l'Agriculture Julien Denormandie et Bérangère Abba, secrétaire d'État chargée de la biodiversité. Il s'articule autour de trois chantiers prioritaires destinés à adapter et protéger les agriculteurs face aux aléas climatiques. Lancé le 1er septembre dernier, l'un d'eux porte sur l'eau et l'irrigation. En la matière, la France accuse un net retard. « Seules 5 % des surfaces agricoles utiles sont irriguées. Parallèlement, moins de 5 % de l'eau disponible est stockée en France. L'Espagne, elle, atteint un taux de 48 % », note Luc Servant, le président de la chambre régionale d'agriculture de Nouvelle-Aquitaine en charge du dossier. « Nous avons pris un retard considérable depuis trente ans. La France n'est qu'au neuvième rang européen en termes d'irrigation », renchérit André Bernard, président de la chambre d'agriculture de PACA. « La législation européenne nous impose d'abaisser les prélèvements d'eau dans les rivières et dans les nappes au cours de la période estivale. En quinze ans, le recul se chiffre à 30 % et cela va continuer. Pourquoi dès lors ne pas capter et stocker l'eau disponible l'hiver par la construction de bassins de rétention ? », s'interroge Luc Servant.

Ces bassins de rétention pourraient irriguer l'agriculture mais également fournir de l'eau à des rivières asséchées l'été pour maintenir, par exemple, des activités touristiques. Tout le monde y gagnerait. Plus facile à dire qu'à faire bien que l'on recense une quarantaine de projets en cours.

« Il faut s'assurer de la robustesse juridique de ces ouvrages de stockage. Ces vingt dernières années, des procédures militantes bloquent les avancées », peste le vice-président de la FNSEA, Henri Biès-Péré. Car ces projets de bassines ne sont pas du goût de tout le monde. Le combat dans le Tarn, entre opposants et partisans du barrage de Sivens, depuis plusieurs années, est révélateur. Ecologistes et altermondialistes dénoncent l'atteinte à la biodiversité de ces retenues d'eau. Le 23 septembre dernier, lors du congrès annuel de la FNSEA, le ministre de l'Agriculture, Julien Denormandie, s'est montré ferme en affirmant notamment que les « bassines » prévues dans le bassin de la Sèvre niortaise, se feraient. « Il n'y aura pas d'agriculture sans eau. Il faut que la raison l'emporte », a-t-il insisté au lendemain d'une manifestation d'opposants aux « méga bassines », qui ont bloqué pendant quelques heures le chantier d'une retenue à Mauzé-sur-le-Mignon, près de Niort. « Une minorité de la population place la protection animale et la biodiversité avant l'économie. Or, je constate qu'autour des retenues d'eau construites, la biodiversité s'est reconstituée et l'environnement s'est améliorer, ce qui prouve que l'on peut tout concilier », remarque encore Henri Biès-Péré.

Réformer le système d'indemnisation

Deuxième axe de réflexion, la couverture assurantielle des agriculteurs. « Le système du fond de calamités agricoles créé dans les années 1960 est dépassé » observe Sébastien Windsor. Le sujet a fait l'objet d'un rapport du député LREM du Val-de-Marne, Frédéric Descrozaille, remis au ministre de l'Agriculture en juillet dernier. Sur le plan de l'assurance, « le statu quo est exclu » dit l'élu. Un constat : historiquement, les agriculteurs ont bien pensé à leur matériel et leur bâtiment mais pas leur récolte. Tant et si bien que seulement un tiers des récoltes est aujourd'hui assuré. La moitié prend la forme d'une assurance multirisque climatique (MCR), l'autre ne couvrant que le risque de grêle. En cas de situation exceptionnelle comme un événement climatique (sécheresse, inondations, grêle…), l'État intervient pour indemniser les pertes de certains agriculteurs à travers ce fonds de calamités agricoles. « Mais si le monde viticole et arboricole était éligible à ce fonds, les grands céréaliers, eux, ne l'étaient pas », remarque Frédéric Descrozaille. Or, avec le dérèglement climatique, l'exceptionnel devient de plus en plus fréquent et le système est à bout de souffle. « Le système actuel ne répond pas aux besoins des agriculteurs et ne convient pas plus aux compagnies d'assurances qui ne peuvent couvrir que des événements aléatoires et non pas récurrents », constate André Bernard.

Frédéric Descrozaille préconise un plan s'étalant sur sept ans à partir de 2023 sans vouloir rendre obligatoire l'assurance des récoltes. « Il importe de rendre plus lisible le rôle de l'État. À l'avenir, la couverture du risque climatique ne pourra pas intervenir sans solidarité nationale. », insiste-t-il. De ce fait, pour le régime d'indemnisation des pertes exceptionnelles du monde agricole par l'État, son plan propose des seuils d'interventions de 50 % pour les grandes cultures (blé, orge, maïs…), de 60 % pour la viticulture et de 30 % pour l'arboriculture et les prairies. Ce taux seuil de 30 % sera relevé dès 2024 pour atteindre au moins 50 % à terme. Le taux d'indemnisation par l'État des pertes exceptionnelles serait de 100 % pour ceux qui auront souscrit une assurance multirisque climatique (MRC). Pour les non assurés, il sera de 50 % avec un taux d'indemnisation qui va diminuer d'année en année. « Il faut prévoir une enveloppe de 600 à 700 millions d'euros. Les arbitrages sont en cours au niveau du gouvernement. Je les attends pour cet automne », indique Frédéric Descrozaille.

Message entendu. En visite en Provence le 10 septembre dernier, Emmanuel Macron a confirmé que l'État apporterait 600 millions d'euros par an pour indemniser les agriculteurs victimes de catastrophes climatiques et les aider à s'assurer contre les risques moyens. « Nous voulons créer un système d'assurance récoltes français pour avoir la réponse la plus rapide possible quand on est touché par une calamité agricole », a-t-il indiqué lors de sa visite à la foire agricole « Terres de Jim », rassemblement annuel des Jeunes agriculteurs, à Corbières-en-Provence.

Développer la recherche

Reste que le sujet est hautement brûlant et suscite l'opposition. « Cette proposition démantèle le dispositif public des calamités agricoles au profit de l'assurance privée et emmène l'agriculture droit dans le mur. Non seulement il n'est prévu aucune prise en compte de la baisse du potentiel de production liée au changement climatique, mais cette réforme supprimera les indemnisations de la moitié de l'agriculture française à l'horizon 2030 » tonne ainsi la Confédération paysanne.

Le troisième chantier concerne la recherche et tout ce qui a trait au renforcement de l'agriculture. Pratiques de culture et d'élevage variétés ensemencées ou plantées, collecte de données, équipements idoines pour atténuer ou supprimer les conséquences du gel ou de la grêle sur les cultures. Le chantier est immense. « En fonction des prévisions scientifiques du GIEC, l'Institut national de recherche pour l'agriculture, l'alimentaire et l'environnement (Inrae) élabore des scénarios de culture par région à horizon 2050 », témoigne Philippe Debaeke, directeur de recherche à l'Inrae. Ils impliquent des semences plus résistantes aux aléas climatiques, un ensemencement ou une plantation plus précoces dans certaines régions, une diversification des espèces, la pose de filets anti-grêle, la mise en place de chaufferettes dans les vignes pour lutter contre le gel et l'installation de panneaux photovoltaïques générateurs d'énergie.

Les solutions sont multiples. « La situation oblige à regarder le cycle de production dans son ensemble. Aujourd'hui, on s'ouvre à de nouvelles productions sur de nouveaux territoires. On voit monter la limite nord de production de l'abricot, par exemple », observe Iñaki Garcia de Cortazar-Atauri, directeur de l'unité AgroClim de l'Inrae. « Nous avons besoin de comprendre l'impact du changement climatique sur nos territoires. En collaboration avec l'Inrae et les instituts techniques, une cartographie est en cours d'élaboration pour la fin de l'année », explique Sébastien Windsor. « Il faut évoluer dans notre façon de produire sans pour autant revenir à des solutions du passé comme certains le proposent. Revenir à la culture extensive nécessiterait plus de défrichement. Ce qui n'est pas compatible avec la lutte contre le réchauffement climatique. Mieux vaut travailler sur la recherche et l'innovation qui permettront d'améliorer la résistance des plantes », prévient Henri Biès-Péré.

L'enjeu n'est rien de moins que la souveraineté alimentaire française et la puissance de son agriculture sur le plan international. « Le changement climatique affecte l'ensemble des pays. Les conséquences ne sont pas les mêmes pour tous. Le réchauffement va par exemple libérer des espaces de cultures céréalières en Sibérie qui va devenir à terme une grande région de production. L'agriculture russe, sous l'ère Poutine, s'est nettement redressé et poursuit sa progression. La Roumanie nous concurrence fortement sur nos marchés d'exportation de céréales et la Pologne livre bataille dans la production de pommes et de volaille. L'Union européenne doit se saisir de la question », avertit Thierry Pouch.
Bref, si rien n'est entrepris aujourd'hui, les grandes heures de l'agriculture française pourraient bien appartenir au passé.

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